Au mois de juillet 1941, les chefs d'état-major britanniques définirent leur politique d'offensive aérienne stratégique contre l'Allemagne: «Nous devons détruire en priorité les bases sur lesquelles repose la machine de guerre allemande — l'économie qui l'alimente, le moral qui la soutient, les approvisionnements qui la font vivre et la foi dans la victoire qui l'inspire. C'est à cette seule condition que nous pourrons reprendre pied sur le continent, occuper et contrôler une partie de l'Europe, et imposer notre volonté à l'ennemi.» C'est, précisaient les mêmes responsables, «dans les bombardements à grande échelle de la dernière guerre que nous avons trouvé l'arme nouvelle dont dépend essentiellement la destruction de la vie économique et du moral allemands». Ainsi, après les espoirs et les déceptions engendrés par la première phase, déjà achevée, des opérations, naquit le projet d'une offensive aérienne stratégique.
Le bilan de cette campagne de cinq ans fut lourd. Plus de 55 000 aviateurs du Bomber Command — Britanniques ou provenant du Commonwealth — furent tués. Les forces de bombardement américaines, qui s'étaient jointes à la lutte en janvier 1943, subirent presque autant de pertes. Du côté allemand, la mort frappa près d'un demi-million de personnes et le nombre des sans-abri approcha les cinq millions.
En tant que membre du Bomber Command, je me souviens de ces opérations, qui constituaient chacune une véritable bataille, et de notre vie en état de tension permanente. La nuit, des explosions nous révélaient la mort de camarades, et les mers de feu embrasant la terre celle de nos ennemis.
Après le conflit, je passai douze années, en tant qu'historien officiel britannique, confronté avec les témoignages contenus dans des kilomètres d'archives britanniques, américaines et allemandes. Vu la dureté des bombardements, il n'est pas étonnant d'entendre souvent poser la question de la nécessité de ces effroyables destructions. L'Allemagne de Hitler n'aurait-elle pu être mise à genoux de façon plus humaine? Évoquant les aspects stratégiques et techniques de ce problème, ce livre, écrit par un Américain, offre les éléments essentiels à ceux qui veulent porter un jugement. J'estime, pour ma part, que cette offensive contribua de manière décisive à la défaite de l'Allemagne et que, sans elle, nombre d'opérations capitales, dont le débarquement en Normandie de juin 1944, eussent été vraiment impossibles.
Pendant les hostilités, des désaccords majeurs surgirent quant à la meilleure façon de conduire ces bombardements, et diverses estimations furent faites au sujet de leur efficacité. Bien qu'à l'époque la perspective d'une guerre menée contre l'Allemagne par ces moyens bénéficiât d'un réel appui populaire, certains s'y opposaient au nom de la morale; notamment le docteur George Bell, archevêque de Chiches-ter qui, dans un discours à la Chambre des Lords au début de l'année 1944, s'insurgea contre le bombardement des civils.
Depuis la guerre, ces désaccords et ces doutes moraux se sont accentués. Les gens sentent à présent la contradiction entre les déclarations britanniques au début du conflit — limitation des bombardements aux objectifs militaires — et la politique appliquée, c'est-à-dire la destruction des grandes villes allemandes par des attaques aériennes massives. De plus, l'opinion est portée à croire que ces dernières eurent peu d'effet sur le cours des événements. En d'autres termes, les gens estiment que ces bombardements étaient immoraux puisqu'ils tuaient des civils, et inutiles parce qu'inefficaces.
Pour comprendre, plutôt que pour ressentir cet état d'esprit, il faut tout d'abord définir le contexte de l'époque. Par ailleurs, il faut souligner les limites de l'armement utilisé et reconnaître, pour terminer, que ceux qui organisèrent cette campagne, inédite dans l'histoire militaire, ne disposaient pas des éléments suffisants pour juger par avance de ses conséquences.
Le contexte d'abord: l'offensive débuta au moment où la Grande-Bretagne se retrouvait seule face à l'Allemagne sans autre moyen de l'attaquer que le bombardement. Certes, la crainte des nazis, après leur défaite, semblait moins terrifiante; elle n'en restait pas moins réelle en 1940. Dans une telle situation, le déclenchement de l'offensive aérienne anglaise n'était plus seulement légitime, mais capital.