Le printemps et l'été 1942 furent désastreux pour l'Union soviétique. A la fin mai, les Allemands brisèrent l'attaque russe sur Kharkov en faisant près de 250000 prisonniers. Le 3 juillet, ils achevèrent la conquête de la Crimée en enlevant la forteresse de Sébastopol. En août, ils foncèrent presque sans opposition jusqu'à la Volga et au Caucase, au-delà duquel se trouvaient les riches gisements de pétrole de l'Union soviétique. Hitler exultait au Loup-Garou, son Q.G. avancé d'Ukraine: «Les Russes sont finis», déclara-t-il pour se justifier d'avoir attaqué les bolcheviks et livré «la plus grande bataille de l'Histoire mondiale».
Mais six mois plus tard eut lieu la stupéfiante victoire de l'Armée rouge à Stalingrad — et le premier frémissement de la tornade qui allait tout balayer jusqu'à Berlin. C'est cet extraordinaire sursaut que raconte le Redressement soviétique, un des volumes de la remarquable collection de Time-Life qui retrace toutes les phases de la Deuxième Guerre mondiale. La lecture de cet ouvrage magnifiquement illustré m'a fait revivre non sans nostalgie des scènes et des événements qui remontent à plus de trente ans.
Officier, je faisais partie de la mission militaire britannique à Moscou et je coudoyais les Russes que vous rencontrerez au fil des pages.
Ce furent des moments inoubliables. Bien que la Russie officielle ne cessât pas de fulminer contre les Anglo-Saxons, incapables d'ouvrir un second front, les gens du peuple ne paraissaient pas s'en soucier.
C'était leur guerre, et ils voulaient la faire jusqu'au bout. Et pourtant, ils semblaient trouver un grand réconfort à nous savoir de leur côté. Pendant des dizaines d'années, on leur avait répété que les Occidentaux, les Anglais surtout, allaient se jeter sur l'Union soviétique pour la dévorer — et voilà que nous étions avec eux pour combattre un ennemi commun!
Je suis arrivé à Moscou en octobre 1941, quatre mois après que les armées de Hitler eurent entrepris leur marche triomphale. L'Armée rouge avait reculé sur tout le front; les populations étaient affamées, épuisées.
Il n'y avait pas grand-chose à manger. Si l'armée ne manquait de rien et, à un moindre degré, les ouvriers non plus, la ration normale permettait à peine de subsister. Dans les villes qui ne participaient pas à l'effort de guerre (surtout dans le nord du pays), la population était réduite à la famine. Leningrad était encerclée, et nous savons tous que des centaines de milliers de gens y moururent de faim. Mais beaucoup de Moscovites moururent aussi. Quand une femme tombait d'épuisement dans la rue, souvent parce qu'elle avait donné toute sa ration à ses enfants, personne ne la relevait.
Les danseurs du Bolchoï, dont la troupe était très réduite, se produisaient dans un petit théâtre glacial (le grand avait été bombardé). Ils étaient si affaiblis qu'ils n'osaient pas travailler leurs sauts pendant les répétitions car ils devaient ménager leurs forces pour les représentations. Vous verrez à la page 88 de ce livre une photographie de la merveilleuse Marya Bogolyubskaya dansant pour des militaires. Mais j'ai conservé d'elle une autre image.
Un jour, je crus voir venir vers moi une vieille blanchisseuse qui marchait péniblement dans la neige. Le blizzard me brouillant la vue, il me semblaIqu'elle portait un énorme ballot. Mais en la croisant, je reconnus Bogolyubskaya et m'aperçus qu'en fait de ballot elle serrait sur sa poitrine un flot de tissu vaporeux et à demi recouvert par la neige : son tutu pour la représentation de l'après-midi.
La faim et le froid accusaient ce que chacun avait de meilleur — et de pire. Il n'y avait pour ainsi dire pas de combustible, et les installations de chauffage central ne marchaient pas car les conduites avaient gelé. La municipalité distribuait par milliers des petits fourneaux en tôle pour faire chauffer, avec très peu de bois, de l'eau ou de la soupe. La fumée était évacuée par des tuyaux qui passaient à travers les impostes des doubles fenêtres. Les immeubles d'appartements étaient hérissés de ces tuyaux de poêle.
Mais vers la fin de ce premier et terrible hiver, les Allemands se remirent en marche. Après être descendu entre le Don et le Donetz, un groupe d'armées fonça au sud sur Rostov et le Caucase; un autre, comprenant la VIe armée du général Paulus, atteignit la Volga à Stalingrad. La situation aurait difficilement pu être pire, et Moscou se prit à désespérer. Les gens avertis disaient même que les Allemands bousculeraient l'Armée rouge. Et c'est ce qui arriva — jusqu'aux portes de Leningrad et de Moscou.

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