Elle en aurait long à conter, cette terre, depuis les temps, mais son histoire se lirait comme un roman ! L'histoire ? Mais avant l'histoire, que de préhistoire ! Sans remonter aux vacances sous-marines de cette terre, songez seulement qu'elle était habitée au début de l'ère quaternaire. La preuve en est qu'on y retrouva l'Homme de Spy : deux squelettes, ce n'est pas mal du tout ! Le mammouth, en ces temps-là, barrissait dans les bois de Pont-à-Lesse et l'hippopotame barbotait, sans doute, entre deux guinguettes de la Meuse.
Cependant, dans le Trou du Frontal, à Furfooz, un lointain ancêtre paléolithique gravait sur un psammite le derrière d'un bœuf dont il venait de dévorer un romsteck ou la culotte entière ; un autre, au Trou Magritte, à Pont-à-Lesse, ébauchait dans l'ivoire du mammouth une Vénus fessue.
Passons sur les âges du métal et les invasions celtiques, auxquelles cependant nous devons tant de noms de cours d'eau, de la Meuse à la Sambre et au Houyoux, tant de noms de lieux, de Namur à Dinant ou Andenne... Retenons seulement que sur les routes gauloises, pavées de pierres sèches, on entendit le piétinement sourd des légions en marche.
Des villae naquirent plusieurs villages. Allez au « camp romain » de Furfooz, vous y verrez un établissement de bains du IIIe siècle : eau froide et eau chaude, s'il vous plaît I Entrez au Musée archéologique de Namur, vous y trouverez l'oiseau en terre cuite dans lequel sifflait un petit Romain du Ier ou du IIe siècle, et la broche à fibules qui orna la robe d'une jeune femme, il y a dix-huit cents ans.
Mais déjà il me faut briser avec les fils entremêlés du temps et de l'espace. L'histoire et la géographie du Namurois, c'est à peine si je puis vous y introduire en interrogeant ce pays, un peu comme le jeune Claudel, à la fourche d'un pommier, interrogeait le monde, mais de plus haut.
Sans la Meuse, promise à l'aventure de Guerre, mais aussi de Marchandise et de Civilisation, à la fois fossé et chemin, impossible de rien comprendre. Mais regardez la carte : tout s'éclaire.
Jusqu'à Namur, le sillon de la Meuse prolonge celui de la Saône et du Rhône : ainsi le Sud méditerranéen a-t-il pu pénétrer au Nord. En même temps, son fossé double celui du Rhin : aussi devait-il être franchi par toute armée, d'Est en Ouest ou d'Ouest en Est. Puis, voilà qu'à Namur le fleuve vire à l'Est au lieu de poursuivre au Nord. A ce moment précis, il reçoit le seul affluent d'importance à accourir, comme les nuées des côtes de la Manche, de l'Ouest : ainsi la Sambre unit-elle, au val de Meuse, le Sud du Hainaut et le Nord de la France. Prenez-y garde, c'est la Sambre qui détourne la Meuse : logiquement, celle-ci aurait dû continuer sur sa lancée. Vous voyez ça d'ici : la Meuse en Brabant, et Liège sans la Meuse ! Dieu soit loué : chez les fleuves comme chez les hommes, une rencontre suffit pour tout changer; l'eau, comme le cœur, a ses raisons...
La Meuse et la Sambre, les voilà donc unies plus intimement que les deux génies barbus qui, sur la Porte de Sambre-et-Meuse, mêlent en riant les eaux de leurs urnes. Et voici qu'à elles deux, elles partagent le Namurois en régions naturelles.