Le procès Touvier en 1994, celui de Maurice Papon tout récemment ont permis de vérifier la charge émotionnelle qui demeure attachée aux années de l'Occupation. Le nom de Marcel Déat reste associé à la phase terminale du régime de Vichy, son entrée au gouvernement en mars 1944 marque le passage de celui-ci à la fascisation. Déat incarne l'un des destins politiques les plus curieux et les plus intéressants du xxL siècle. Le brillant normalien et philosophe, valeureux combattant de la Grande Guerre, fut aussi l'un des journalistes les plus en vue de son temps. Sa vie se résume en trois conversions : conversion au socialisme d'abord. Au tournant des années 30, il fait figure de "dauphin" possible de Léon Blum. Des divergences d'analyse et de tempérament le conduisent à la rupture et à son exclusion du parti socialiste en 1933. Jusqu'à la guerre, en dépit d'une brève carrière ministérielle, il demeure isolé dans le jeu politique ; conversion à la collaboration dans les années 40, ensuite.
Par ambition frustrée, par analyse perverse du national-socialisme, il s'y enfoncera toujours plus avant. Etabli à Paris, directeur politique du journal L'Œuvre, ses éditoriaux quotidiens prennent pour cible le régime de Vichy et Pétain lui-même, jugés trop "attentistes". En août 1944, il doit se résoudre à suivre les troupes allemandes en retraite et gagne Sigmaringen, siège du dernier "gouvernement français" de l'Occupation ; conversion à la foi religieuse enfin. Enfui en Italie au printemps 1945, il bénéficie de l'aide de certaines "filières" religieuses et trouve refuge en 1947 dans un couvent à Turin ; il y passera les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort en 1955. II se convertira au terme d'une longue approche philosophique et spirituelle.
Romantique de l'action, cet émotif intellectuel aura entretenu un rêve visionnaire, compagnon de l'illusion et de la trahison.
Jean-Paul Cointet est historien du XXe siècle sous ses aspects politiques et culturels, et plus particulièrement de la période de l'Occupation sur laquelle il a publié de nombreux ouvrages et articles, notamment une biographie de Pierre Laval (Fayard, 1993) et une Histoire de Vichy (Plon, 1996).