De toutes les qualités - et elles sont nombreuses - qui définissent la terre wallonne du "roman païs de Brabant", son caractère d'Intimité est celle qui me parle le plus au coeur. Son charme n'a pas d'autre secret pour moi et je tiens pour acquis que tous les Alcazars, que toutes les baies de rêve, qu'ils soient de Tolède, de Naples, d'Acapulco ou d'ailleurs, n'ont pas la séduction d'un méandre de la Lasne, d'un vallonnement du Bourgeois ou d'un plan de nénuphars sur les eaux calmes d'un étang de La Hulpe. Pour tout dire, la notion de dépaysement si chère à bon nombre de mes semblables a toujours dépassé mon entendement et je n'ai jamais compris la manie d'avaler des bornes kilométriques que comme un long voyage au bout de la nuit dont on revient toujours bredouille. Sentiment petit bourgeois? Attitude égocentrique?
On en reparlera très bientôt lorsque la superficie des tarmacs arbrophages aura largement dépassé celle de ce que l'on nomme en langage technique "espace vert". Soyons réalistes: entreprendre la défense de notre environnement revient à admettre sa condamnation. L'environnement fait partie de l'héritage naturel de l'homme, au même titre que ses facultés physiques, morales ou intellectuelles. Avoir à le protéger, c'est déjà trop.
Quand ce temps du bitume intégral sera venu, le chic suprême consistera à livrer à l'admiration de ses amis et connaissances un carré de mousse véritable, un peu comme on exhibe aujourd'hui une lithographie originale de Toulouse-Lautrec. Entretemps, on en sera revenu à une plus juste mesure des choses et, les Costa-Brava et autres Languedocs ayant cédé leur ultime pouce de terre vierge, les clubs de vacances-pour-tous chanteront enfin les vertus de la bruyère et de la lumière brabançonnes. Le tout plastifié, pasteurisé et rationnalisé comme il se doit, dans le cadre toujours plus étriqué d'une politique de protection rigoureuse de l'environnement. Je ne serai plus là pour vivre cette Grande Parade de la Nature en conserve et je m'en réjouis égoi'stement tout en invitant mes contemporains, dans un grand élan de générosité et d'altruisme sincères, à profiter au mieux de ce que le Brabant wallon leur offre encore d'authentique aujourd'hui.
Pour peu qu'ils soient curieux de nature et qu'ils ne préfèrent pas le bon état de leurs amortisseurs au pittoresque de certaines routes de campagne très certainement inconfortables, ils comprendront vite que la découverte est au détour du chemin bien plus qu'au-delà de l'autoroute à péage. Et le climat? me direz-vous. Les étés pourris de Belgique? Les "draches" communautairement nationales? Je les supporte mieux, quant à moi, que les implacables soleils tropicaux qui écrasent les "congés payés" sur le plages du Midi. Sans compter que je cours moins de risques de rencontrer un collègue de bureau le long de l'Argentine qu'au creux d'une calanque catalane. Mais pourquoi me plaindrais-je? Tant que les E3 et les N7 seront encombrées, les chemins de chez nous demeureront déserts. Ceci étant éventuellement admis, c'est moins à une balade dans le présent qu'à un pèlerinage dans le passé que j'invite le promeneur. Un passé très proche, dans un décor dont on remarque avec satisfaction qu'il n'a pas tellement changé après trois quarts de siècle et que le charme d'hier opère encore aujourd'hui.
J'ai encore très frais à la mémoire le souvenir de La Hulpe et de Genval des années trente de mon enfance: parfum apéritif de la tarte au fromage qui dore lentement au four, saveur âpre des groseilles que l'on cueille en cachette au fond du jardin, tir au "mouchon" aux Trois Colonnes, fascination de la propriété Solvay dont on m'interdisait farouchement l'entrée, cri lancinant du cochon que l'on égorgeait sous mes
yeux, mystère d'un langage que je ne comprenais pas. Un séjour chez mes grands-parents, à La Hulpe, constituait pour moi le plus parfait des émerveillements, précisément parce que j'étais autorisé à m'introduire dans l'intimité de ces villages du bout du monde ou l'on ne parvenait qu'après un long voyage en autobus ou en train qui ne vous épargnait aucune halte. Qu'importait! Le paradis était au terme de la course et il y avait toujours quelque tante pour venir m'accueillir à la petite station située, comme par un fait exprès, à l'autre extrémité du village. Il ne restait alors qu'à le traverser de part en part, la valise à la main. A mi-chemin, la petite place me souriait, avec ses maisons basses blotties autour du clocher, ses boutiques modestes qui ne manquaient jamais de faire tinter leur timbre insolite sur mon passage. Je baignais dans une euphorie mitigée d'une légère angoisse de L'Inconnu. Car on ne pénètre jamais tout-à-fait dans l'intimité d'un village brabançon, vieux de très nombreux siècles. Ce qui n'empêche que l'on y soit admis et que l'on puisse y redécouvrir la douceur de vivre. C'est en tous cas le grâce que je souhaite au lecteur de ce petit album.

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